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Jacques Gruber
lecture et relecture de L'être et le néant de Jean-Paul Sartre
(si vous citez ce texte, veuillez indiquer:
copyright Jacques Gruber, Sartre, Paris, 2010)
page 5
PRÉAMBULE
Dans une interview donnée au Spiegel à l’occasion de la représentation, en Allemagne, desSéquestrés d’Altona, reproduite partiellement dans l’Express daté du 26 mai 1960, Jean-Paul Sartre, répondant à une question du journaliste qui l’interrogeait, avait eu ces mots : « Nous sommes tous victimes de Luther ». Un autre aurait dit quelque chose du genre « Nous subissons tous l’influence de Luther » ou « Nous avons tous une dette à l’égard de Luther », mais la tournure de la réponse donnée à cette occasion est typique de l’esprit (« saignant ») de Sartre, de son parti-pris de dénigrement ou de misérabilisme. Qui, dans cet esprit, pourrait prétendre aujourd'hui, en France et même dans le monde, qu’il n’est pas « victime de Sartre » ? Soit que ce philosophe ait donné son ton à notre époque, soit qu’il ait su en dégager l’esprit.
Il n’est pas le premier à y avoir travaillé, Nietzsche, Gide, Heidegger l’ont précédé en cela. À mes yeux, son apport propre réside en ce que, avec la mise en avant de la mauvaise foi, il a mis en évidence le lien interne qui existe entre nihilisme et paralogisme (voir ma conclusion).
Que Sartre ait été victime de Luther, cela devient évident lorsque nous comparons la philosophie sartrienne de la mauvaise foi avec la théologie de la croix de Luther, inspiratrice de toute sa pensée et, aujourd'hui encore, de la pensée protestante.
Martin Luther oppose la théologie de la gloire (ou de la suffisance), de la vue, des œuvres à la théologie de la croix, celle où Dieu se révèle pleinement dans son contraire (sub contraria specie) (Controverse de Heidelberg, 1517, thèse 20), « C’est en Christ crucifié qu’est la vraie théologie et connaissance de Dieu » ("probations,", édition de Weimar, tome 1, n° 18, p. 362).
Jean-Paul Sartre : « Avec la mauvaise foi apparaît une vérité, une méthode de penser, un type d’être des objets ; et ce monde de mauvaise foi, dont le sujet s’entoure soudain, a pour caractéristique ontologique que l’être y est ce qu’il n’est pas et n’y est pas ce qu’il est » (L’êtreetle néant, p. 109).
On peut comprendre que la philosophie de L’être et le néant ait attiré l’attention de l’étudiant en théologie protestante que j’étais à la fin des années quarante du siècle. dernier. Le texte que l’on va lire est celui d’un Mémoire de maîtrise (de « baccalauréat » comme on disait encore à l’époque) en théologie présenté sous le titre « Les prémisses d’une philosophie de la mauvaise foi » et soutenu le 9 avril 1951 devant la Faculté libre de théologie protestante de Paris.
Au surplus, il m’était aisé de retrouver dans l’attitude de Sartre, comme chez Nietzsche, comme chez Gide, une volonté de prendre le contrepied du piétisme et/ou du puritanisme victorien, alors même que tous trois restent puristes sur le plan littéraire et puritains sur le plan de la probité intellectuelle. Tout comme on retrouve chez ces écrivains des traces d’Évangile (des « relents » ou des « renvois », en langage sartrien). Je pense à Ainsi parla Zarathoustra, Les Nourritures terrestres, Si le grain ne meurt ; La Putain respectueuse ne fait qu’illustrer une parole de Jésus : « Les pécheurs et les prostituées vous devancent dans le royaume de Dieu » (Évangile selon Matthieu 21,31).
Relisant ce texte aujourd'hui, je ne l’ai pas trouvé vieilli, c’est pourquoi, je le propose aux lecteurs contemporains.
En 1951, j’avais conclu sur un idéalisme en expansion (sur le modèle de l’expansion de l’univers). Je n’ai pas repris cette conclusion en 2010, j’en ai rédigé une nouvelle que je laisse au lecteur de découvrir. Le présent texte date de 1951, il est antérieur à Saint Genêt comédien et martyrcomme à la Critique de la raison dialectique, à L’Idiot de la famille (Gustave Flaubert), àLesMots, il était important à mes yeux de ne pas le modifier en fonction de ces œuvres ultérieures de Sartre, mais j’en touche un mot dans la conclusion d’aujourd'hui.
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À part ce préambule et ma nouvelle conclusion, le reste du texte (à l’exception de quelques retouches placées entre crochets [ ]) remonte à 1951. J’ai maintenu le « nous » du texte de 1951, sauf ici et dans l’actuelle conclusion où je parle à la première personne du singulier.
La parenté entre Luther et Sartre, sentie dès les années 1950, se retrouve dans ma thèse de doctorat (Coïncidence et Médiation, Montpellier, 1995) et dans mon texte Du neuf et de l’ancien théologie et déconstruction (non publié à la date de ce jour).
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